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Les Présidents français dans la numismatique

Le 22 décembre 2020

rédaction Monnaie Magazine ©

Par Bruno Collin © Monnaie Magazine

C’est une thématique qui, jusqu’à ces dernières années, restait assez pauvre mais qui a bien évolué et pourrait continuer à s’enrichir au fil des années. Pourquoi ? Parce qu’en France (et d’ailleurs dans toute l’Europe), il est de tradition de ne pas faire figurer sur les monnaies (ou les billets), le portrait d’un Chef de l’État vivant. C’est une tradition sans doute issue de la Révolution Française : cet usage rappelant par trop la période royale. D’ailleurs, en Europe, seuls les États ayant un souverain (quel qu’en soit le titre) font figurer son portrait sur leurs espèces. Pour les collectionneurs cela présente un avantage et un inconvénient. L’avantage est que, à chaque changement de souverain, on modifie une des faces des espèces, ce qui n’est pas le cas pour notre République où les Chefs de l’État se succèdent sans que cela ne change nos monnaies. En revanche, l’inconvénient lorsque vous avez un souverain d’une longévité inhabituelle (prenons au hasard Elizabeth II), une des faces de vos monnaies ou billets est ”gelée” pendant des années ; seuls les revers restent disponibles aux créateurs.

Louis-Napoléon Bonaparte
Napoléon 1er
Et oui, on n’y pense pas vraiment mais c’est l’élection de 1848 qui va, pour la première fois en France, permettre de désigner un Président. L’assemblée constituante de 1848 souhaitait l’élection d’un Président de la République, mais deux courants s’affrontaient. Ceux qui voulaient qu’il soit élu par les membres de l’assemblée, et ceux qui souhaitaient un scrutin universel direct. Alexis de Tocqueville appuya cette seconde possibilité en y faisant introduire quelques nuances. Le résultat en fut le suivant : le Président serait élu au suffrage universel (par les hommes uniquement), à la majorité absolue mais avec un minimum de 2 millions de voix, pour une durée de 4 ans non renouvelable. Au cas où ces conditions ne seraient pas réunies, une solution ”de secours” est prévue par l’article 44 de la Constitution : l’Assemblée Nationale élira le Président de la République, à la majorité absolue et au scrutin secret, parmi les cinq candidats éligibles qui ont obtenu le plus de voix. Il bénéficiera de pouvoirs étendus (initiative des lois, nomination des Ministres et des hauts-fonctionnaires, direction de la diplomatie et commandement de la force armée) mais ses décisions devront être soumises au contreseing des Ministres.

Ces principes sont validés par l’Assemblée le 6 octobre 1848, et inclus dans la Constitution adoptée le 12 novembre. L’élection elle-même est fixée au 10 décembre.

Plusieurs candidats sont en lice pour cette très courte première campagne électorale. Tout d’abord le général Cavaignac, Républicain modéré mais partisan de l’ordre et à la tête du gouvernement en place. Il fait figure de favori de l’Assemblée et de la presse, mais est détesté des ouvriers et des Républicains plus extrêmes. Lamartine ensuite, considéré comme bourgeois libéral, mais peu connu de la grande majorité des citoyens. L’avocat Ledru-Rollin, tribun populaire qualifié de ”démocrate socialiste”. Le médecin Raspail, de l’extrême gauche anticléricale, qui va participer à cette élection depuis la cellule du fort de Vincennes où il est incarcéré pour son activisme. Le général Changarnier, candidat des milieux royalistes, mais qui se désiste en cours de campagne. Le chirurgien utopiste Antoine Watbled. Et enfin

Louis-Napoléon Bonaparte. Neveu de l’Empereur, il a alors 40 ans et déjà à son actif deux tentatives de putsch militaires qui lui ont valu la prison et l’exil à Londres, mais ne l’ont pas empêché d’être élu député en septembre 1848. Il affiche une sensibilité à la condition des classes laborieuses qui lui attire& la sympathie des électeurs de gauche. Ce qui lui permettra de mobiliser une armée de ”colleurs d’affiches” beaucoup plus efficaces que les soutiens que la presse peut apporter aux autres candidats. A l’autre extrémité du spectre, la droite monarchiste et cléricale de Thiers y voit un candidat inoffensif et aisé à manipuler.

Le résultat du vote est sans appel. Avec plus de 5,5 millions de voix (soit 74% des suffrages exprimés) Louis-Napoléon Bonaparte est très largement vainqueur de cette élection. Mais cette élection ne lui suffit pas et surtout, il voit d’un très mauvais œil la fin annoncée de son mandat auquel il ne sera pas autorisé à se représenter. Si bien que, peu de temps avant l’échéance, le 2 décembre 1851, il décide de dissoudre l’Assemblée Nationale, de rétablir le suffrage universel masculin et de préparer une nouvelle constitution. Les soulèvements populaires sont rapidement écrasés et le plébiscite des 20 et 21 décembre lui donne à nouveau une écrasante majorité.

Le ”prince-président” fait publier un décret le 3 janvier 1852 indiquant que désormais les monnaies porteraient son effigie. Compte-tenu de la précipitation, aucun concours n’est organisé et c’est Jacques-Jean Barre, graveur général des Monnaies, qui crée ce portrait. Dès le second trimestre 1852, il apparaît sur les pièces de 20 francs (or), 5 francs, 1 franc et 50 centimes (argent) et 10 centimes (cuivre). Cette dernière est très rare. Elles portent, à l’avers, sa tête nue (à droite sur l’or et à gauche sur les autres) et la légende LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE ; et au revers, la valeur faciale dans une couronne de lauriers et la légende RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. Ces émissions seront de très courte durée car, le 2 décembre 1852, l’Empire est proclamé.

C’est donc là la première effigie monétaire d’un Président de la République Française à figurer sur des monnaies. Louis-Napoléon Bonaparte sera à la fois le premier Président et le dernier souverain (sous le nom de Napoléon III) de la France.

Philippe Pétain
Pétain
Les puristes diront que, et c’est exact, il ne fut pas Président de la République. Néanmoins, il fut Chef de l’État et décida, de son vivant, de faire figurer son effigie sur les monnaies. Dès la fin 1940, le graveur général des Monnaies, Lucien Bazor, est invité à créer une pièce de 5 francs à l’effigie du Maréchal. Le poinçon de l’avers fut rapidement choisi et il soumit ensuite plusieurs propositions pour le revers. Un choix fut rapidement établi afin de pouvoir lancer la fabrication. La pièce portait donc à l’avers son buste à gauche et la légende PHILIPPE PÉTAIN MARÉCHAL DE FRANCE CHEF DE L’ÉTAT. Et au revers, une francisque et de part et d’autre la valeur faciale 5 F et en légende la devise TRAVAIL FAMILLE PATRIE. Presque 14 millions de ces pièces d’alliage bronze/nickel furent frappées en 1941… mais non mises en circulation. Pourquoi ? Parce que ce métal était considéré comme stratégique par les autorités allemandes d’occupation qui n’avaient délivré à la Monnaie de Paris ses autorisations de frappe que pour des pièces d’aluminium ou de zinc. Cela explique, parallèlement, le retrait des pièces de 2 et 1 centimes ”Dupuis” en cuivre et celui des 5 centimes « Lindauer » en bronze/nickel ou maillechort, ou le fait que la pièce de 5 francs « Morlon » en bronze/aluminium, frappée juste avant le début du conflit, ne fut pas mise en circulation à cette date. Parallèlement, un concours monétaire, toujours à l’effigie de Philippe Pétain, est lancé pour des pièces de 20 et 10 francs en aluminium... qui ne verront pas le jour.

D’après les archives de la Monnaie de Paris, cette pièce de 5 francs Pétain, bien connue des collectionneurs, aurait été massivement refondue à la Libération et seuls 50 à 60.000 exemplaires auraient échappé à cette destruction.

Charles de Gaulle
Charles De Gaulle
Depuis la période dite de ”l’État Français”, plus aucun Président de la République n’osa faire figurer, de son vivant et durant son mandat, son effigie sur des monnaies. En revanche, la postérité les a parfois rattrapés. Le cas de Charles de Gaulle est probablement le plus emblématique. Avant de devenir Chef de l’État, sa notoriété était déjà grande et nombre de monnaies françaises honorent le personnage historique. En 1994, la série de pièces de 100 francs commémoratives intitulées ”La liberté retrouvée” le voit apparaître pour commémorer ”l’Appel du 18 juin”. On retrouve cette thématique en 2010 sur la pièce de 2 € commémorative. Même thème en 2020. L’avers des pièces montre une croix de Lorraine à gauche d’où semblent sortir deux profils du général : en fond en tenue avec son képi, plus proche son profil âgé, au moment de son départ de l’Élysée. En 1994, une autre pièce de 100 francs commémorant la Libération de Paris reproduit la célèbre photo de la descente des Champs Elysées.

Mais ce sont ses fonctions présidentielles qui seront les plus illustrées. Celle intéressant le plus les numismates est la pièce de 1 franc 1988 qui célèbre le 30e anniversaire du Nouveau Franc. La création du Nouveau Franc en 1958 est son œuvre, et elle permettra de remettre l’économie en marche pour de nombreuses années. Sa tête y est représentée à gauche et la légende porte deux croix de Lorraine. Pour l’anecdote, un certain nombre de ces pièces en métal commun comporte une erreur. Elles ont été frappées à Pessac avec des ”coins de service” dépourvus des différents de la Monnaie. Cette erreur est donc très recherchée. Moins compréhensible, cette émission de 2019 dans la série ”pièces d’histoire”, une cartelette lui est consacrée, associée à une pièce de 1 franc ”Morlon” ?????  Cet avènement du Nouveau Franc a été à nouveau commémoré cette année dans une série de pièces en Euro ”Semeuse”. Les dessins des pièces de 1 centime à 5 francs, alors émises, y figurent avec, en fond, un buste au trait à gauche du Général de Gaulle.

Deux autres pièces commémorent un évènement européen auquel il était intimement lié : le ”traité de l’Élysée”, signé le 22 janvier 1963, qui met en scène la réconciliation franco-allemande. En 1994, une pièce de 100 francs lui est consacrée. L’avers montre les portraits, face à face, de Charles de Gaulle et de Konrad Adenauer, et le revers leur poignée de main devenue célèbre. Le 50e anniversaire de cet évènement figure avec quasiment le même dessin sur une 2 € de circulation courante en 2013.

Autre commémoration, en 2008, le 50e anniversaire de la Ve République. Le profil à droite du général, se détache sur celui de Marianne : tout un symbole ! Enfin, en 2015, il figure dans les dernières pièces de la série ”1500 ans d’histoire de France”. L’avers montre son portrait de 3/4 face et le revers le micro de la BBC auquel il prononça son Appel du 18 juin. Honneur suprême, outres les coupures de 10 et 50 € habituelles à cette série, il figure également sur une pièce de 200 € en or.

Dernière évocation, celle du porte-avion Charles de Gaulle, en 2016, dans la série des ”Grands navires”.

François Mitterrand
 
C’est le second Chef de l’État le plus représenté sur les monnaies. Tout d’abord, symboliquement, il apparaît dès 1982 sur le revers des toutes nouvelles pièces de 100 francs courantes sous la forme d’un arbre qui est son symbole fétiche. Avec le lancement de cette pièce en argent (900 millièmes), il renoue avec une attitude très gaullienne visant à manifester ainsi la grandeur de la France... en pleine période de crise économique. On va le retrouver, plus tard, en effigie, sur plusieurs coupures. En 2012, une série de monnaies ”Europa Star” est consacrée aux 20 ans de l’Eurocorps et célèbre l’amitié franco-allemande. L’avers reproduit la célèbre photo montrant François Mitterrand et le chancelier Helmut Kohl en 1984, mais dans la main, devant l’ossuaire de Douaumont. En 2015, la série ”1500 ans d’histoire de France” lui rend également hommage. Elle porte, à l’avers, son profil à gauche et au revers, entrelacée avec le signe €, une rose, symbole de sa carrière politique. Enfin, en 2016, une monnaie commémorative courante de 2 € lui est consacrée pour commémorer le centenaire de sa naissance. En 2020, François Mitterrand figure à nouveau aux côtés d’Helmut Kohl dans une nouvelle série consacrée aux ”couples franco-étrangers”.

Et Jacques Chirac ?
Jacques Chirac
Dans la présentation du programme monétaire de la Monnaie de Paris pour 2021, la prochaine pièce de cette nouvelle série des couples ”franco-étrangers” devrait commémorer l’entente entre Jacques Chirac et le chancelier Gerhard Schröder. Mais, car il y a un mais, ce dernier n’est pas décédé. Or, la règle européenne prévoit que les monnaies ne peuvent commémorer des personnes vivantes. En revanche, un artifice a peut-être été trouvé : cette représentation d’une personne vivante serait possible si elle figure dans un rôle historique ! A suivre…

[Le 26 septembre, la Monnaie de Paris a présenté 2 pièces à l’effigie de Jacques Chirac. Une pièce de 10€ en argent 333‰ en circulation courante, d’un diamètre de 31 mm et d’un poids de 17 grammes, frappée à 75 000 ex. Et une pièce de 20€ en argent 900‰ qualité Belle Épreuve, d’un diamètre de 33 mm et d’un poids de 18 grammes, frappée à 10 000 ex.